En 85 ans d’activité, le moulinage de la Chèze a été marqué par deux mouliniers : Jacques Dallard le fondateur et la famille Laurent (Joseph et ses descendants). Entre les deux, les notaires avaient davantage un profil d’investisseur rentier que de chef d’entreprise. Du premier, hormis les éléments mentionnés au 5.1 et en annexes, nous savons que son parcours a été diversifié. Il est d’abord ouvrier moulinier à Saint Privat où il épouse Justine Vincent de Lagorce, moulinière elle aussi. Ils sont ensuite tisseurs à Lyon chez les canuts. Après la construction du moulinage à la Chèze, il achète avec son gendre l’ensemble du Château à Dornas en 1896 avec les deux moulinages pour le revendre trois ans plus tard en 1899. On le retrouve aussi cafetier à Firminy puis à Romans avant de retourner à Lyon. Le moulinage de la Chèze est semble-t-il affermé dès 1888 aux frères Chabert de Chomérac / Flaviac, grande famille de mouliniers mais qui n’exploiteront pas eux-mêmes ce moulinage (sous-location).
La famille Laurent a quant à elle été une famille d’industriels présente dans le domaine du moulinage et du textile pendant plusieurs générations.

Le grand-père de Joseph Laurent était cultivateur puis maçon à Chomérac. Le père de Joseph est allé s’installer à La Sône où il était ouvrier moulinier et où il a épousé une ouvrière en soie. Après avoir réussi à reprendre un petit moulinage (6 ouvriers), il est allé à Saint-Nazaire-en-Royans où il a loué deux usines. Quand il est décédé son fils aîné, Léon, a acheté les deux usines, qui fournissaient des entreprises de velours. Il a fait travailler plus de 180 ouvriers sur place.
Joseph, frère de Léon Laurent, s’est d’abord associé à son autre frère, Henri, et ils ont exploité en commun une usine de moulinage et de tissage de soie à La Sône (115 ouvriers en 1906, seul recensement disponible) et les moulinages de Labégude, Vernoux, Flaviac (première usine qu’ils ont achetée). Ils se sont séparés en 1919 et Henri a conservé l’usine de La Sône.
Entre les deux guerres, Joseph Laurent a exploité (en location ou en propriété) 5 moulinages en Ardèche :
- Le moulinage du Gaucher à Flaviac qui sera exploité jusqu’à la fin des années 60 (propriétaire) ;
- Le moulinage à Malpas, commune de Labégude, exploité avec son frère depuis au moins 1902, acheté ensuite vers 1934 ou 1950 selon les sources familiales ;
- Le moulinage de Monépiat à Vernoux, exploitation abandonnée probablement peu après 1931 ;
- Le moulinage du Fabricou à Coux à partir d’une date se situant entre 1921 et 1926 jusqu’aux années 1970 ;
- Le moulinage Pont-de-Labeaume sans doute depuis les années 20 jusqu’au début des années 30.
Au plus fort du développement de ses activités (1931) Joseph Laurent employait au moins 241 salariés en Ardèche. Les moulinages ardéchois ont progressivement été désaffectés au profit du moulinage d’Auberives-en-Royans, acheté sans doute vers 1934, lui-même ayant connu ultérieurement des difficultés économiques liées à la concurrence étrangère, après cependant quelques succès dans le fil synthétique. En 1995, le groupe textile lyonnais Billion a pris le contrôle de la société Laurent-Montazel[1] (branche Joseph Laurent).
Les usines de Saint-Nazaire (branche Léon Laurent) ont cessé leurs activités entre les années 30 – qui ont fait de gros dégâts à l’industrie de la soie – et les années 50.
Seule l’usine de La Sône, branche Henri Laurent, (CTMI : Cotton Textiles et Matériaux Innovants, Cotton du nom de deux gendres d’Henri Laurent) est encore active pour s’être tournée vers des textiles innovants à destination de l’aéronautique principalement (clin d’œil de l’histoire : les deux frères Joseph et Henri avaient eu un marché pour textiles d’aéroplanes pendant la guerre de 14-18). L’usine a quitté le giron familial en 2016 (rachetée par le groupe GSL de Loïc Alirand, ingénieur textile lyonnais).
Avec des fortunes diverses selon les branches (la branche Henri Laurent s’étant rapidement tournée vers le textile), l’industrie du moulinage a donc assuré pendant un siècle environ la prospérité de la famille Laurent.
Concernant les moulinages de Joseph Laurent, dont celui de la Chèze, nous ne connaissons pas précisément le degré d’intégration horizontale entre eux. Néanmoins nous pouvons constater que dans les consignes envoyées depuis La Sône (et dans les registres), les noms d’autres sites (Auberives, Malpas, et surtout naturellement les Salins) reviennent régulièrement.
Grâce aux travaux de Laurence Porte, nous disposons des informations suivantes relatives à l’état actuel des moulinages exploités par la famille Laurent-Montazel :
- Moulinage du Gaucher à Flaviac. La Mairie de Flaviac a acheté les bâtiments du moulinage pour en faire une salle des fêtes. Le matériel a disparu ;
- Moulinage de Malpas à Labégude. Il a été un temps converti en usine de fabrication de survêtements de sport. Aujourd’hui transformé en logements ;
- Moulinage de Monépia à Vernoux. Il a été converti en gite. Les équipements semblent avoir disparu (voir photo) ;
- Moulinage de Fabricou à Coux : Transformé en salle municipale ;
- Moulinage de Pont-de-Labeaume. Pas d’information sur son état actuel ;
- Moulinage d’Auberives-en-Royans en Isère : profondément transformé.
Enfin le moulinage des Salins a été vidé et il n’y a plus de machines.
Si la plupart des moulinages ont été fermés, la demande en moulinage de la soie, elle, ne s’est pas éteinte. L’industrie du luxe en France, avec des groupes tels que LVMH, Hermès ou Kering, est prospère et la soie y tient une place importante. Il existe donc encore des moulinages en fonctionnement en Ardèche[1], par exemple celui de Vernède, le moulinage Riou à Beauvène et les moulinages Massebeuf à Pont-de-Labeaume mais ils n’ont plus grand-chose à voir avec les moulinages ouverts au XIXsiècle. Ce n’est plus l’eau qui les fait tourner. Quant aux quantités produites un exemple suffit à montrer l’importance des changements intervenus : si 3,6 tonnes de soie sortaient du moulinage de la Chèze en 1952, soixante ans plus tard il y en a plus de cent au moulinage de Vernède[2].
[1] D’autres sites ont abandonné le moulinage de la soie et ont réussi leur développement dans des activités liées au textile & fils techniques comme : Payen à Saint-Julien-en-Saint-Alban/Les Vans, Blanchard à Saint-Julien-d’Intres et Chomarat au Cheylard.
[2] https://www.usinenouvelle.com/article/perrin-fils-accroit-ses-capacites-de-production.N171481
[1] Le journal « Les Echos » informe en mai 1995 que Billion et Cie (groupe textile lyonnais) prend le contrôle de la société iséroise Laurent – Montazel d’Auberives en Royans, particulièrement spécialisée dans la viscose, fils moulinés synthétiques à destination de la maille et du tissage de soieries. https://www.lesechos.fr/1995/05/billion-et-compagnie-prend-le-controle-de-laurent-montazel-856891