Les ouvrières du moulinage

Souvent issues du milieu paysan, elles quittaient temporairement ou durablement la ferme pour soutenir leur famille, constituer une dot ou acquérir des terres avec leur salaire.


Photo des salariés du moulinage de la Chèze prise probablement dans les années 1927/28. De gauche à droite. 
Au 1er rang : [ ?] Pailhès – Euphrasie Combe – André Mondon (enfant né en 1923) – Marie Pailhès – Daniel Combe (contremaître) et son fils autre Daniel – [ ?] Clauzier – [ ?] Nury – [ ?] Nury – [ ?] Chanteperdrix.
Au 2ième rang : [ ?] Volle – Eugénie Mathon (*1889) – Justine Faure – Marie Curinier – Marie Sanial – Mélina Curinier -Priscille Ratelle – Germaine Nicolet – Marie Paris – Célina Riou.
Au 3ième rang : Léon Volle – Gabriel Riou (*1911) – Emile Mondon (*1893) – Louise Mondon (*1893) – Saturnin Nicolet – [ ?] Nury – Noélie Chapon – Elise Giraud – Eugénie Paris – Marie Paris – Louise Volle (*1910).

Euphrasie Combe est l’épouse du contremaître, à sa gauche sa mère Marie Pailhès, à sa droite ce pourrait-être un frère car son père était décédé en 1905. Cette famille est de Don, commune de Mézilhac. Les parents de l’enfant André Mondon sont Emile et Louise Mondon, présents sur la photo. Le tilleul au milieu en arrière-plan a grossi mais il sert toujours cent ans après à accrocher le fil à linge.

Il semble donc y avoir 29 salariés en 1928, chiffre identique à celui de 1882. A cette date, un recensement des fabriques ardéchoises réalisé par les pouvoirs publics signale que Jacques Dallard emploie sept filles de moins de 18 ans, deux hommes et vingt femmes (personnes de sexe féminin ayant 18 ans ou plus, généralement célibataires)[1]. Les chiffres venant des tableaux de suivi des effectifs des moulinages en Ardèche en 1931 confirment ce nombre de 29 employés à la Chèze (contre 46 aux Salins).

Selon le recensement de 1936, Dornas[2] compte 121 salariés dans ses 6 moulinages, soit 14% de la population La profession déclarée des femmes est ‘ouvrière en soie’ et ‘ouvrier en soie’ pour les hommes. Les trois quarts des salariés des Etablissements Joseph Laurent – EJL – sont des femmes. Les trois-quarts d’entre eux sont nés à Dornas et les autres dans les communes voisines avec une seule exception : Charles Moulet né à Lyon en 1909[3]. Les plus jeunes ont 13 ans, la salariée la plus âgée en a 60 (Félicité Mathon), avec une moyenne de 27 ans (voir annexe 2.).

Les deux contremaitres EJL sont des hommes, dont Gabriel Riou contremaître de la Chèze alors qu’il a 25 ans. Il est marié à Marie-Louise Riou, alors ouvrière en soie à la Chèze (voir annexe 2). Son oncle est propriétaire exploitant d’un des 4 autres moulinages de Dornas à l’époque (Riou).

Gabriel Riou et sa femme resteront au moulinage de la Chèze jusqu’en 1966, soit 7 ans après son arrêt. Gilles Faure, l’un de leurs petits-fils, se souvient : « Quand j’étais enfant je restais assez souvent chez mes grands-parents. Etant né en 1958, mes premiers souvenirs se situent vers 1962. L’électricité avait dû être suspendue car l’éclairage se faisait par une dynamo (en 110 volts) actionnée par la roue de pêche. En basses eaux l’ampoule vacillait et pourtant on n’utilisait pas beaucoup d’appareils électriques ! Il n’y avait pas non plus d’eau potable, il fallait aller la prendre avec des arrosoirs à la maison appartenant aujourd’hui à ma tante Aline Richard (Ndr : en face du moulinage mais de l’autre côté de la Dorne et de la route de Vals), qui n’en avait pas non plus mais où une source était captée ! ».

En 1936 (nous sommes au temps du Front Populaire), la convention collective de travail signée entre le syndicat général français du moulinage de la soie et les syndicats ouvriers du textile (moulinage) du Sud-Est adhérents à la Fédération nationale du textile (C.G.T.) établit un salaire minimum. Ou plutôt 4 salaires minima, un selon 4 zones définies selon leur niveau d’industrialisation. Dornas, ville « défavorisée économiquement, isolée, mal desservie et éloignée des centres industriels » fait partie de la zone où les salaires sont les plus bas (à l’opposé par exemple de Valence). Voir annexe 3.

Derrière la dénomination générale « ouvrier(e) en soie » nous ne savons pas comment le travail était réparti entre les différents salariés. Dans un document provenant du moulinage des Salins (annexe 4.), on trouve les qualifications suivantes : moulinière, dévideuse, plieuse pour les femmes, veilleur de nuit, manutentionnaire, emballeur, ‘entreteneur’ pour les hommes.

Si la petite maison avait été conçue pour le contremaître, Gabriel Riou et sa famille (ses 5 enfants sont nés au moulinage) semblent avoir privilégié la partie sud du 1er étage avec une cuisine, une arrière-cuisine et une salle à manger. Plus au nord des chambres à coucher distribuées par un couloir central et au nord le dortoir. Il reste encore des lits métalliques avec leurs sommiers en laine de cette époque.

Les salariés disposaient d’une cuisine au rez-de-chaussée (au sud du bâtiment). Une cloche (coin sud-ouest) rythmait les étapes de la journée (il ne reste que le support). Les toilettes (doubles) étaient à l’extrême-sud.

Grille des salaires. Il y a encore des zones et Dornas est alors en 3 (1945).
Carnets des ouvrières

Au moulinage ont été conservés dix livrets d’ouvrières (et un ouvrier) : Julia Mondon née en 1912, Marie Jeanne Paris née en 1907, Regina Dabrigeon née en 1912, Marie Eugénie Chapon née en 1912, Berthe Nicolet née en 1913, Emma Paris née en 1910, Marthe Paris née en 1915, Florentine Jallet née en 1913, Marguerite Vallier née en 1914, Léon Volle né en 1910 (qui est sur la photo) et Félicie Ratelle. Tous sont nés à Dornas.

Extraits du carnet de Emma Paris qui a commencé à travailler au Tissage Mécanique de Soieries Saléon-Ferrand en 1924 à 14 ans :

Dans le domaine des relations sociales, les archives départementales disposent d’un courrier envoyé au préfet en mars 1920 par Elie Reynier, Ardéchois normalien (Saint Cloud, aujourd’hui ENS Lyon), secrétaire de l’Union des Syndicats ouvriers de l’Ardèche, adhérente à la CGT[4]. Il demande au préfet d’intervenir pour trouver une issue à la grève qui oppose les ouvrières en soie de Dornas et Mariac à leur patrons, MM. Laurent, Chomarat, Bourg et Riou. Ces derniers refusent les augmentations demandées. Pour soutenir leurs revendications, Elie Reynier évoque « les prix fabuleux de la soieries » (mais ces prix sont au bénéfice des soyeux…). Les archives départementales n’ont pas trouvé trace d’un courrier de Joseph Laurent. Il y en a un adressé par Auguste Chomarat au juge de paix.


[1] Source Yves Morel basée sur les archives départementales.

[2] Nous avons examiné les recensements des villes avoisinantes et il n’y a pas de salariés des moulinages Joseph Laurent.

[3] Enfant de l’assistance publique (les « hospitaliers ») en nourrice dans la famille Riou. Il se maria et vécut à Dornas. Source : Gilles Faure & recensement de population 1911.

[4] Voir le livre de Florence Charpigny et Yves Morel : « Vallées moulinières. Regards sur l’industrie de la soie » publié en 2007 par le PNR.